L’OSM en tournée en territoire inuit et autochtone

Accompagné de 45 musiciens de l’orchestre symphonique de Montréal (OSM), maestro Kent Nagano a clôturé l’opéra Chaakapesh : le périple du fripon devant plus de 250 personnes enthousiastes et émerveillées à la salle teueikan de Mani-utenam, le 19 octobre 2018.

L’idée est née en 2008, Maestro Nagano a confié à cette époque, que lui et l’OSM n’avaient pas fait de tournée depuis longtemps. «Pour cette première tournée, j’ai suggéré que nous jouions pour nous, c’est-à-dire en faisant une tournée canadienne. Tout le monde a trouvé que c’était une bonne idée! J’ai alors re- gardé la carte du Canada; Vancouver, Calgary, Edmonton, Hamilton, Toronto, Ottawa etc., cela faisait une ligne complète sur le sud. En regardant la carte, je me suis dit, qu’est-ce qu’il y a en haut, au Nord? Les territoires de Nunavik. Pourquoi on n’a pas été là? Mes collègues m’ont expliqué que le transport est extrêmement difficile et parfois dangereux selon le climat, la saison. Il n’y a pas de salle de concert, pas vraiment d’infrastructure pour recevoir un orchestre. [Ingénument] j’ai dit, si on veut faire une tournée canadienne, il faut aller là-bas!». Avec 7 musiciens et un chef d’orchestre, ils se sont alors produits dans les communautés inuites de Kuujjuaq, Kangiqsujuaq et Inukjuaq. Pour eux, c’était une découverte. Et depuis 10 ans, ils se sont demandé quand pourraient-ils y retourner, car ils se sont fait des amis là bas.

Avec beaucoup de préparation, une deuxième tournée a été planifiée en commençant par le Nunavik, soit dans les trois villages inuits suivant : Kuujjuaq, Salluit et Kuujjuarapik. La tournée s’est poursuivie à l’intérieur du Québec dans la communauté crie d’Oujé-Bougoumou, pour finir dans les deux villages innus de Mashteuiatsh et d’Uashat mak Mani-utenam.

Créateurs de l’oeuvre

Commandé particulièrement pour la tournée, Chaakapesh : le périple du fripon est un opéra de chambre de l’auteur cri du Manitoba Tomson Highway qui en a écrit le livret et du jeune Matthew Ricketts qui a composé la musique. Selon le chef d’orchestre Kent Nagano, cette création a été un essai sur la collaboration culturelle. «C’était une énorme commande pour le jeune Matthew Ricketts. Heureusement Matthew et Tomson ont trouvé une chimie formidable!», a-t-il confié.

Chaakapesh est une légende largement partagée à travers le pays depuis des millénaires. Selon Florent Vollant, le Tshakapesh qu’on connaît ici est différent de Chaakapesh écrit par Tomson Highway. «Il a écrit Chaakapesh, mais il en a fait sa propre création. Le personnage dans ce conte est drôle !», a-t-il décrit.

Synopsis

Chaakapesh, le fripon innu entend la voix du Dieu Mantoo alors qu’il pagaie sur les flots, à bord de son canot. Mantoo, entend-il, a besoin de son aide : les Européens de Machaskeek ont oublié comment rire et seul Chaakapesh peut les aider à retrouver cette faculté. Mantoo envoie donc un béluga qui avalera Chaakapesh pour le conduire jusqu’à Machaskeek, où il devra enseigner aux Européens que l’amour prend d’abord racine dans le rire.

Cette œuvre a fait appel au ténor Owen McCausland, au baryton Geoffroy Salvas, qui ont joué respectivement les rôles chantés en cri de Chaakapesh et de Mantoo ainsi que la baleine. Les spectateurs pouvaient suivre les échanges chantés en cri via l’écran de projection qui traduisait soit en français, anglais ou inuktitut. La narration a été faite en innu par Florent Vollant, en inuktitut par Akinisie Sivuarapik et en cri par Ernest Webb. «Je suis très heureux d’avoir eu le privilège de faire partie de ça!», a partagé M. Vollant.

Expérience marquante

Maestro Kent Nagano a partagé l’expérience que lui et ses collègues ont vécue. «C’est assez rare qu’on puisse voir quelque chose de complètement nouveau qui représente une découverte de la vie. Pour nous, comme artistes, d’avoir cette inspiration, d’avoir le contact avec d’autres cultures, de voir le monde d’une autre perspective, ça va sûrement changer nos vies d’une certaine manière. On va regarder notre travail, notre musique d’une façon différente. Tout ça pour dire que nous n’allons jamais oublier cette tournée!», a-t-il dit.

Dans les communautés inuites, le public était enthousiaste, différent, d’une fraîcheur inattendue, avec énormément d’énergie, a fait savoir le chef d’orchestre. «Les spectateurs ont été un peu sous le choc. Ils étaient fascinés par tous les instruments, la technique de la clarinette… Ils n’ont jamais vu de violon de leur vie, jamais entendu de trompette… Ils ont montré leur enthousiasme avant, pendant et après. C’est sûrement comme cela que le public a réagi à l’époque de Mozart et de Beethoven. Aussi simple que ça, à l’époque de Mozart, sa musique n’était pas connue».

Il a expliqué que l’OSM n’était pas habitué au format de chambre. Dans celui-ci, il y a un certain rituel ou une certaine courtoisie qui se passe. Il a ajouté que c’était différent à chaque village qu’ils ont visité. Mais dans ce format de chambre, il y avait une interaction. Le public avait une façon particulière d’ex- primer son émotion, comme d’applaudir en plein milieu du concert. «De voir les enfant, avec toute leur curiosité s’approcher de la scène pour voir nos premiers violons jouer un passage. […] C’était remarquable pour nous de sentir la joie du public d’écouter Mozart, Beethoven et sans hésitation, sans barrière, ex- primer son émotion», a-t-il partagé en ajoutant qu’ils n’oublieraient jamais la chaleur du public.

Il a parlé avec plusieurs enfants. «Quand on parle, on ne partage pas vraiment une langue, on regarde dans les yeux. Il y a une vitalité formidable, exceptionnelle… une cu- riosité, une absence de peur. On a l’impression que leur imagination n’a pas de frontière. Lorsque je parle avec les camarades de mon enfant, leur regard est différent des enfants là-bas (au nord)», a-t-il expliqué.

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